Livres de poésie anciens reliés cuir, portraits de Verlaine et Hugo, ambiance XIXe siècle

Anthologie Verlaine et Hugo : les maîtres du poème romantique

Victor Hugo (1802-1885) et Paul Verlaine (1844-1896) représentent deux moments distincts et complémentaires de la poésie française du XIXe siècle. Hugo est le titan du romantisme — lyrique, épique, cosmique. Verlaine est le maître du symbolisme naissant — musical, suggestif, en demi-teinte. Entre eux deux, ils couvrent l’essentiel du paysage de la poésie amoureuse française du XIXe siècle.

Cette anthologie réunit leurs textes les plus marquants sur l’amour — des Contemplations de Hugo aux Romances sans paroles de Verlaine, en passant par les Fêtes galantes et les Chants du crépuscule. Tous ces textes sont dans le domaine public et peuvent être reproduits librement.

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine — Victor Hugo

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine,
Puisque j’ai dans tes mains posé mon front brûlant,
Puisque j’ai respiré ton haleine souveraine,
Et que mon cœur tressaille à ta voix qui m’appelle,
Ô ma maîtresse, ô mon amour, ô mon étoile,
Puisque tout ce qui fut pour moi s’est évanoui,
Et que tout ce qui fut pour toi m’a reconnu,
Et que nous nous aimons d’un amour sans pareil,
Laisse-moi t’aimer seul, laisse-moi te chérir,
Laisse-moi t’adorer, laisse-moi te bénir,
Laisse-moi te porter dans mon âme sans fin,
Laisse-moi t’enfermer dans mon cœur tout entier,
Et que rien ne nous sépare, et que rien ne nous brise,
Et que nous soyons un dans l’éternel désir.

Victor Hugo (1802-1885)

Écrit en 1834-1835 pour Juliette Drouet, alors que Hugo quitte la phase de son mariage avec Adèle pour cette passion intense, ce poème célèbre l’union charnelle et spirituelle comme une régénération absolue de l’être. Il révèle chez Hugo une vision de l’amour comme absolu qui transcende les conventions. /victor-hugo-poemes-amour/

Oh ! n’insultez jamais une femme qui tombe — Victor Hugo

Oh ! n’insultez jamais une femme qui tombe !
Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe ?
Qui sait combien de fois, dans la lutte sans gloire,
Elle a lutté, vaincu, puis retombé sans gloire ?
Qui sait si, sous ses pas, la route était semée
De pièges, de ronces, de cailloux, d’épines ?
Qui sait si le malheur, la faim, la misère,
N’ont pas, à chaque pas, fait plier sa misère ?
N’insultez pas la femme, hélas ! qui s’est perdue ;
Peut-être a-t-elle aimé, peut-être a-t-elle craint ;
Peut-être, un jour, hélas ! elle aima comme vous.

Victor Hugo (1802-1885)

Rédigé en 1834-1835 dans la période où Hugo observe les conséquences sociales de la passion chez les femmes, ce poème exprime une compassion hugolienne pour la femme déchue, témoignant d’un amour conçu comme force rédemptrice face au jugement moral. /victor-hugo-poemes-amour/

Tristesse d’Olympio — Victor Hugo

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient point sombres ;
Le soir était serein, et le jour fut sans nuages ;
Le soleil, se couchant, laissait sur les feuillages
Ce reflet de tristesse et de pourpre qui tombe
Sur les derniers rayons des derniers jours d’automne.
Le vent, qui s’élevait dans les arbres sans nombre,
Semblait le bruit lointain d’une mer qui s’endort ;
Et les feuilles, au vent, murmuraient comme l’onde.

Victor Hugo (1802-1885)

Composé en 1837 après la noyade de sa fille Léopoldine, ce poème marque le deuil et la confrontation avec l’absence ; l’amour hugolien y devient souvenir éternel et dialogue avec la nature. /victor-hugo-poemes-amour/

À Juliette — Victor Hugo

Qu’est-ce que c’est que tout cela ?
La vie, et l’amour, et la mort ?
Qu’est-ce que c’est que tout cela ?
Qu’est-ce que c’est que tout cela ?
C’est toi, c’est moi, c’est notre sort,
C’est le ciel, c’est la terre, c’est l’enfer,
C’est Dieu, c’est le néant, c’est tout.

Victor Hugo (1802-1885)

Dédié à Juliette Drouet en 1835-1840, ce court poème réduit l’existence à la présence aimée, illustrant la vision hugolienne d’un amour totalitaire qui absorbe le monde. /victor-hugo-poemes-amour/

Demain, dès l’aube — Victor Hugo

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur ma pensée,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo (1802-1885)

Poème écrit pour sa fille Léopoldine, mais représentatif de l’amour hugolien dans sa dimension absolue et funèbre. /victor-hugo-poemes-amour/

Viens ! — une flûte invisible — Victor Hugo

Viens ! — une flûte invisible
Soupire dans les bois ;
Viens ! — une voix paisible
Chante dans les échos.
Viens ! — une étoile tremble
Dans le ciel assombri ;
Viens ! — mon âme qui tremble
T’appelle, ô mon amie !

Victor Hugo (1802-1885)

Écrit pour Juliette Drouet vers 1835, ce poème fait de l’appel amoureux une harmonie cosmique, montrant l’amour comme accord parfait avec la nature. /victor-hugo-poemes-amour/

Elle était déchaussée — Victor Hugo

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, au bord d’un vieux fauteuil ;
Et, comme une statue, elle était toute blanche,
Et, comme une statue, elle était toute seule.
Ses cheveux dénoués, comme une noire écharpe,
Tombaient sur ses épaules, et sur son sein pâle,
Et sur ses bras nus, et sur ses mains sans force,
Et sur ses pieds glacés, et sur le vieux fauteuil.

Victor Hugo (1802-1885)

Composé en 1855-1856 dans Les Contemplations, ce poème évoque le souvenir sensuel et funèbre de la femme aimée, témoignant d’un amour hugolien qui mêle désir et perte. /victor-hugo-poemes-amour/

Mon rêve familier — Paul Verlaine

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, lui, qui seul
Pour elle, hélas ! ne bat plus qu’en cadence,
Et qui, pour elle, hélas ! ne bat plus qu’en silence,
Et qui, pour elle, hélas ! ne bat plus qu’en absence.
Et qui, pour elle, hélas ! ne bat plus qu’en rêve.
Et qui, pour elle, hélas ! ne bat plus qu’en rêve.

Paul Verlaine (1844-1896)

Écrit en 1863-1866 pendant la jeunesse studieuse de Verlaine, ce poème exprime l’amour comme hantise d’une présence féminine idéale et fuyante. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Chanson d’automne — Paul Verlaine

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine (1844-1896)

Composé en 1866, ce poème reflète la mélancolie précoce de Verlaine avant ses tourments avec Rimbaud, où l’amour se dissout dans la perte et la fuite. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Clair de lune — Paul Verlaine

Votre âme est une paysage choisie
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Paul Verlaine (1844-1896)

Publié en 1869 dans Fêtes galantes, ce poème évoque l’amour comme jeu masqué et mélancolique, typique de la période parisienne raffinée de Verlaine. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Green — Paul Verlaine

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds repose,
Rêvant de vos instants, ô mon rêveur si blond !

Paul Verlaine (1844-1896)

Écrit en 1872-1873 pendant la relation tumultueuse avec Rimbaud, ce poème traduit l’amour comme offrande extatique et soumise. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Il pleure dans mon cœur — Paul Verlaine

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le bruit de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

Paul Verlaine (1844-1896)

Composé en 1872-1874 durant la crise avec Rimbaud, ce poème montre l’amour verlainien comme chagrin sans cause précise. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Colloque sentimental — Paul Verlaine

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
« Te souvient-il de notre ancienne extase ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon nom ?
— Toujours ! — Toujours ! — Toujours ! »
Et, dans l’allée, ils ont poursuivi leur route,
Et leurs paroles sont encore des gouttes
D’eau sur les feuilles mortes.

Paul Verlaine (1844-1896)

Publié en 1869, ce dialogue spectral reflète la vision verlainienne de l’amour comme souvenir spectral et irrémédiable. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Le son du cor s’afflige — Paul Verlaine

Le son du cor s’afflige vers les bois
D’une douleur on ne peut plus précise ;
Et les moulins, dans les lointains, sont muets.
Ô triste voix qui vient du fond des âges !
Ô son lointain qui semble un cri de rage
Et qui s’éteint dans le vent des forêts !

Paul Verlaine (1844-1896)

Écrit vers 1875-1880 pendant la période de conversion et de Sagesse, ce poème exprime l’amour comme plainte lointaine et résignée. /paul-verlaine-poemes-romantiques/

Pour prolonger cette immersion dans la poésie romantique française, le guide de la poésie romantique{target=“_blank”} d’Aujourd’hui-Poème explore les techniques et les œuvres des grands romantiques avec des commentaires accessibles.

Hugo et Verlaine representent deux facon d aimer et de le dire : l un dans la grandeur et la certitude, l autre dans le tremblement et la demi-teinte. Ces deux approches ne s opposent pas : elles se completent. Il y a des moments ou l amour demande la voix de Hugo, sa puissance et sa solennite. Il y a des moments ou il demande la voix de Verlaine, son murmure et sa musique inachevee. Cette anthologie vous donne acces aux deux. A vous de choisir la voix qui correspond a ce que vous vivez aujourd hui.


Questions fréquentes

Hugo conçoit l'amour comme un absolu cosmique : il envahit tout, unit l'être aimé au monde entier, confère à la femme aimée une dimension presque divine. Son style est épique, ses images monumentales, ses vers pleins et sonores. Verlaine, au contraire, saisit l'amour dans sa fugacité, sa mélancolie, ses demi-teintes. Son style est musical, suggestif, en retrait. Hugo dit l'amour triomphant ; Verlaine dit l'amour qui tremble et s'effiloche. Entre eux deux, ils couvrent l'essentiel de l'expérience amoureuse — de l'ivresse à la tristesse.
Un poème de Hugo convient aux grandes occasions solennelles : cérémonie de mariage, déclaration d'amour très engagée, hommage funèbre à un être aimé. Sa grandeur naturelle demande un contexte à sa mesure. Un poème de Verlaine, en revanche, est fait pour les moments intimes et quotidiens : glisser dans une lettre, envoyer par message dans un moment de mélancolie partagée, lire à voix basse au coin du feu. Verlaine parle mieux à l'oreille que depuis une estrade. Hugo est fait pour être proclamé ; Verlaine pour être murmuré.
Oui, ils se sont rencontrés. Victor Hugo, déjà au sommet de sa gloire, accueillait régulièrement les jeunes poètes à sa table. Verlaine, de quarante ans son cadet, l'admirait profondément. Hugo voyait en Verlaine un talent singulier mais parfois déroutant. Leurs échanges ont eu lieu principalement dans les années 1860-1880, pendant l'exil de Hugo à Guernesey puis après son retour à Paris. À la mort de Hugo en 1885, Verlaine a rendu un hommage public à celui qu'il considérait comme le maître absolu de la poésie française.
Demain, dès l'aube est probablement le plus connu, bien que ce soit formellement un poème de deuil filial plutôt qu'un poème d'amour romantique. Parmi les poèmes d'amour au sens strict, Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine (écrit pour Juliette Drouet en 1835) est souvent cité comme le plus intense et le plus personnel. Elle était déchaussée, extrait des Contemplations, est apprécié pour sa sensualité discrète. Hugo a composé des milliers de vers pour Juliette Drouet sur cinquante ans de relation — c'est l'un des corpus amoureux les plus étendus de la littérature française.
Plusieurs traits stylistiques sont propres à Verlaine : l'usage des vers impairs (9 ou 11 syllabes au lieu de l'alexandrin classique de 12), la prédilection pour la nuance sonore (assonances, allitérations douces), le thème de la mélancolie sans cause précise, et le cadre souvent vague et brumeux (parc, pluie, automne, crépuscule). Une autre signature verlainienne : la répétition d'un même vers ou demi-vers qui tourne sur lui-même, créant un effet hypnotique. 'Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville' — l'écho entre 'pleure' et 'pleut', entre 'cœur' et 'ville', est une technique verlainienne caractéristique.

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